Objectif Métropoles «Dis moi ce que tu bois je te dirai qui tu es»
L’eau, cette ressource universelle mais inégalement répartie est un bien commun essentiel, présent partout… et pourtant si souvent invisible.

Dis moi ce que tu bois je te dirai qui tu es

Dans sa chronique, Clémence Bechu propose son point de vue mais aussi de nouveaux modes de faire la ville pour s’adapter au changement climatique. Ici, il est question de la ressource en eau au cœur de nos écosystèmes.
L’eau, cette ressource universelle mais inégalement répartie est un bien commun essentiel, présent partout… et pourtant si souvent invisible. Elle fait partie de notre quotidien, sans que nous y prêtions attention. Comme un oxymore silencieux de nos vies modernes… Partout dans le monde, elle cristallise aujourd’hui trois grandes tensions globales: l’eau qui manque, de plus en plus souvent; l’eau qui déborde, de plus en plus violemment; l’eau polluée, qui empoisonne silencieusement. Malgré son caractère vital, et donc central pour toute société, l’eau reste la grande absente des réflexions stratégiques sur le changement climatique. Elle échappe trop souvent aux priorités stratégiques, alors qu’elle conditionne pourtant tous les autres équilibres : climat, biodiversité, santé, agriculture, énergie…

Un retard français
En 100 ans, la consommation mondiale d’eau a été multipliée par 6, alors que la population n’a été multipliée que par 4.
Selon l’ONU, la demande mondiale augmentera encore de 50% d’ici à 2030. Et en 2050, une personne sur quatre vivra dans un pays affecté par des pénuries chroniques. L’eau douce ne représente que 0,5% de l’eau disponible sur Terre. Omniprésente, elle est pourtant souvent disponible au mauvais endroit, au mauvais moment, et de mauvaise qualité. En 2024, seul neuf pays concentrent 60% des réserves mondiales. En parallèle, les conflits d’usage s’intensifient: entre agriculture, tourisme, industrie, besoins urbains, les arbitrages deviennent douloureux. La France n’est pas épargnée: 20% de l’eau potable y est perdue dans les fuites de réseaux. Et pourtant, moins de 1% des eaux usées y sont réutilisées. Quand Israël dépasse les 85%, l’Allemagne atteint 25%, l’Espagne 9%… La France ferme la marche. Un paradoxe criant pour notre pays pourtant pionnier de la ville durable sur nombre d’aspects. Mais les lignes bougent. Avec le règlement européen (UE) 2020/741 entré en vigueur en 2023 et précisé par le règlement délégué (UE) 2024/1765, qui fixe des exigences minimales pour le recyclage des eaux usées, la France dispose enfin d’un cadre clair pour accélérer. C’est l’opportunité pour les territoires de montrer l'exemple, de faire émerger des projets pilotes ambitieux et d'inscrire l'eau recyclée dans les boucles locales d'aménagement. Révélateur d’inégalités sociales autant que climatiques, l’eau devient parfois un frein pour le développement de nos territoires. L’actualité a montré ces dernières années à plusieurs reprises le refus de permis de construire au sein de territoires manquant de ressources en eau suffisantes. En 2023, dans le Var, le Pays de Fayence a suspendu l’urbanisation pendant 4 ans. Un tournant : l’eau devient un critère de faisabilité urbaine.
Quand les usages révèlent nos paradoxes
On ne boit pas seulement de l’eau : on y projette un imaginaire de pureté, de santé, de statut social.
Eau du robinet, filtrée, embouteillée, micro-filtrée, brute… Chaque choix reflète une position culturelle, une croyance ou une valeur. Une étude de Culligan menée à Paris l’a montré : l’eau est au cœur d’un système de représentations. On recycle parfois l’eau du sèche-linge, on achète des brumisateurs pour le visage, on transporte des bouteilles sur 300 km pour les poser sur sa table. Et pourtant, il faut trois litres d’eau et un quart de litre de pétrole pour produire un seul litre d’eau en bouteille plastique… Et pendant ce temps, une personne sur trois dans le monde n’a pas d’accès direct à une eau potable. Au Kenya, à Nairobi, dans les slums, le mètre cube d’eau peut coûter 5 dollars, soit un tiers d’un salaire mensuel.
La ville, grande oubliée de la transition hydrique
La ville durable a souvent fait de la végétalisation ou de la mobilité douce ses priorités.
Mais l’eau reste peu pensée comme infrastructure ou acteur du projet. Dans nos métiers d’architectes et d’urbanistes, l’eau est restée trop longtemps un flux fonctionnel. Elle traverse les bâtiments sans s’y inscrire, sans inspirer. Or, cela doit changer. Car l’eau devient un facteur bloquant : sans ressource, plus de permis. Sans stockage, plus de résilience. Sans réseau, plus de ville. Les bonnes pratiques ne manquent pas pour autant. À Hendaye, un collège a équipé ses sanitaires de toilettes sèches et d’urinoirs nouvelle génération, économisant 500 000 litres d’eau par an, et garantissant une capacité d’accueil des collégiens en cas de coupe d’eau de plus en plus régulières en été. En Mongolie, à Oulan-Bator, dans le futur quartier d’Hunnu, l’agence Bechu & Associés a poussé très loin la valorisation de l’eau in situ : récupération des eaux grises, infiltration locale, humidification passive. Car dans un climat extrême et sans réseau stable, chaque goutte compte. Et ailleurs, des solutions anciennes refont surface : dans le désert d’Atacama, au Chili, les filets à nuages captent la brume camanchaca depuis des siècles. Une technique ancestrale redécouverte pour faire revenir la vie dans des déserts.
Vers une gouvernance culturelle de l’eau
Repenser notre rapport à l’eau, c’est repolitiser une ressource longtemps considérée comme acquise.
C’est mettre fin à l’invisibilité pour entrer dans une nouvelle ère : celle de la capacité écologique. C’est aussi penser «éducation». Sensibiliser les plus jeunes au cycle de l’eau, à ses usages et à son caractère si précieux. Une amie qui a grandi en Égypte me relatait il y a peu la manière dont le souci de l’eau faisait partie de son quotidien. On ne faisait jamais couler l’eau sans y penser. On se demandait constamment : est-ce qu’elle est potable ? Peut-on la boire ? Peut-on la consommer ? Me citant cette phrase que ses parents répétaient : «Attention, tu vas vider toute l’eau du Nil !». À l’heure où nos territoires se réchauffent, il est utile d’observer comment ces enjeux sont abordés ailleurs, là où il fait chaud depuis longtemps. Boire devient alors un acte politique. Et concevoir un bâtiment, un quartier, une ville… c’est désormais composer avec l’eau : la respecter, la retenir, la valoriser. Pourtant, alors que l’accès à l’eau est reconnu depuis 2010 comme un droit humain universel par les Nations Unies, il n’existe toujours aucune instance internationale dédiée exclusivement à sa gouvernance. L’eau reste abordée de façon transversale dans les COP climat ou biodiversité, sans être traitée comme un sujet en soi. Mais quoi de plus vital, de plus transversal, de plus urgent ? Et si l’on allait plus loin ? À l’heure où des Conférences des Parties sont organisées pour le climat et la biodiversité, pourquoi ne pas imaginer une COP dédiée à l’eau ? Elle mérite une reconnaissance pleine et entière. Parce qu’elle est le fil invisible de tous les équilibres, et l’élément vital de toute adaptation… mais aussi le miroir des contradictions des nations. Alors, à défaut de baromètre climatique ou d’indicateur carbone, ne pourrait-on pas regarder autrement ? Plus simplement? Parce qu’au fond, ce que nous faisons de l’eau, dit aussi ce que nous faisons du monde et ce nous sommes prêts à devenir.




