Edito : « Le soleil, notre meilleur ennemi »
Un édito signé des rédacteurs en chef du dossier
Christophe Rodriguez, directeur IFPEB ; Clémence Bechu, directrice associée de l'agence Bechu & Associés ; Marion Cintract, cheffe de projet stratégies durables pour les territoires chez Suez Consulting Engineering.
Sans le soleil, la vie sur Terre n’existerait pas. Et pourtant, à l’heure du dérèglement climatique, sa présence devient paradoxalement contre-productive. Ce qui fut longtemps célébré comme une promesse de lumière, de chaleur et d’énergie vitale devient désormais l’un des principaux adversaires silencieux de nos villes...
Face à des étés précoces, intenses et prolongés, le confort d’été s’impose comme le nouveau défi incontournable de l’architecture et de l’urbanisme.
Plus qu’un enjeu de bien-être, il est devenu une question de santé publique et un impératif économique et social.
Les événements récents ont démontré, de façon brutale, l’urgence de notre adaptation à un climat plus chaud. Une panne massive de climatisation a interrompu la diffusion de toutes les chaînes de France Télévisions pendant une matinée, privant des millions de foyers d’un repère familier et révélant la vulnérabilité de nos infrastructures face à la surchauffe. Une coupure d’électricité au Palais de Justice de Paris, consécutive à la chaleur extrême, a paralysé plusieurs audiences, illustrant combien la continuité des services publics peut être mise en péril par un simple pic thermique.
Citons encore la pression accrue sur les services d’urgence, confrontés à des afflux de patients souffrant d’hyperthermie ou de déshydratation ; la fermeture anticipée d’écoles pour protéger élèves et personnels, perturbant familles et organisations pédagogiques ; ou encore les milliers de travailleurs contraints de supporter des conditions éprouvantes pour garantir leur salaire à la fin du mois.
Sur ce point, cette vague historique aura entraîné une évolution majeure du Code du travail.
L’article L4121-1, qui oblige les entreprises à « prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique ou mentale des salariés », a été renforcé par un décret spécifique aux canicules : de nouvelles obligations s’appliquent désormais dès la vigilance jaune, orange ou rouge de Météo France.
Un arrêté associé, dédié au secteur du BTP, prévoit même l’indemnisation des entreprises contraintes d’interrompre leur activité, via la caisse des congés intempéries.
Tous ces événements, qui pouvaient autrefois sembler anecdotiques ou isolés, sont désormais structurels. L’été n’est plus un simple moment saisonnier : il est devenu un facteur de désorganisation, un révélateur de nos fragilités collectives, un appel pressant à repenser nos façons d’habiter, de construire et rénover.
Mais plutôt que de céder au fatalisme, nous pouvons choisir de réapprendre à travailler avec le soleil.
C’est ce que nous avons voulu illustrer à travers ce dossier, dont le contenu propose des pistes concrètes et inspirantes.
Car au fond, il reste ce qu’il a toujours été : le moteur silencieux de la vie, le magicien de la photosynthèse, la source d’énergie la plus généreuse et la plus universelle.
À nous de le domestiquer, de l’honorer, et d’en faire un allié puissant pour imaginer des villes plus sobres, plus fraîches et plus vivantes.
La politique publique en faveur de l’atténuation au changement climatique (leviers qui agissent sur les conséquences du changement climatique) a évolué pour aboutir à un socle mature avec des objectifs ambitieux chiffrés dans la durée, assorti d’obligations et dispositifs de soutien concrets. Difficile d’en dire de même pour les enjeux d’adaptation au changement climatique. Les vagues de chaleur sont d’ores et déjà de plus en plus nombreuses et intenses, et d’après les climatologues, les scénarios de pics de chaleur à 50 degrés sont envisageables d’ici 2100. Il est nécessaire d’accompagner un véritable changement de culture immobilière, technique et architecturale pour adopter un véritable réflexe d'adaptation.
Les solutions présentées dans ce dossier vont des solutions passives aux solutions architecturales et technologiques, toujours en assurant une amélioration du confort d’été dans les bâtiments et dans les espaces publics, via des solutions qui contribuent à la décarbonation : solutions de détection et priorisation des zones soumises à la surchauffe urbaine, conception bioclimatique des bâtiments, matériaux d’isolation et systèmes d’ombrières, architecture et urbanisme, solutions fondées sur la nature ou inspirées par la nature, mode de rafraichissement et de ventilation passifs ou peu émissifs, retours d’expériences sur des projets exemplaire.
Construire avec la chaleur : vers une sagesse climatique
Alors que la France découvre, parfois avec stupeur, l’ampleur croissante des vagues de chaleur, le confort d’été devient un enjeu central. Et si les territoires déjà familiers de la chaleur pouvaient inspirer la transition des autres ? Loin des modèles standardisés du XXe siècle, s’impose une révolution silencieuse dans la manière de concevoir : puiser dans les savoir-faire vernaculaires, les enrichir des outils numériques, et inventer une architecture sobre, sensible et résiliente.

La conception urbaine et architecturale traverse une mutation profonde, qui s’inscrit, en France, comme dans la plupart des pays européens, dans une histoire longue : celle d’un urbanisme hérité, qui a produit une ville fonctionnelle, segmentée, standardisée. Un urbanisme façonné par les nécessités de la reconstruction, de la croissance industrielle, puis par une financiarisation qui a transformé les bâtiments en produits, souvent déconnectés de leur contexte culturel et climatique. Mais ce modèle touche à sa fin. Le changement climatique, en particulier, impose un renversement de logique : le bâtiment ne peut plus être conçu contre le climat, mais avec lui. Dans ce contexte, le confort d’été en est l’un des révélateurs les plus concrets : il ne s’agit plus de compenser la chaleur par des machines, mais de la prévenir, de l’apprivoiser, de la transformer, dans une approche régénérative.
Découvrir les insightsDécouvrir les insightsS’inspirer de ceux qui vivent déjà avec la chaleur. Partout dans le monde, des populations ont développé des architectures adaptées aux fortes chaleurs. Tissus urbains denses et ombragés, patios, moucharabiehs, tours à vent, toitures végétalisées, inertie thermique... Ces dispositifs traditionnels sont autant de réponses passives, empiriques, efficaces. En s’appuyant sur ces savoir-faire vernaculaires, les concepteurs peuvent imaginer des solutions frugales et contextuelles, capables de garantir le confort sans dépendre de systèmes énergivores.

À Laâyoune, dans le sud marocain, nous avons conçu un ensemble de laboratoires de recherche en combinant notamment les principes des bagdir, tours à vent traditionnelles, à des outils de modélisation paramétrique.
L’objectif : créer un bâtiment autonome en énergie, en plein désert. Le bâtiment respire, ventile, s’autorégule… sans climatisation. À Dakar, nous venons de livrer un campus vertical pour le groupe ISM, où les étudiants ont pu faire leur rentrée dans un bâtiment bénéficiant de ventilation naturelle pour une passivité énergétique proche de 70%.
Innover, c’est souvent réinterpréter intelligemment
Les outils numériques ne s’opposent pas aux traditions. Bien au contraire. Le design paramétrique, les simulations thermiques, l’analyse environnementale en temps réel permettent de réinterpréter des dispositifs anciens, de les adapter aux contraintes contemporaines, et de les intégrer dans des programmes complexes.
À Nice, un projet de bâtiment inspiré de la morphologie d’un cactus (ferocactus) illustre cette approche biomimétique.
L’enveloppe crénelée optimise la ventilation naturelle, l’ombre portée et la dissipation thermique. L’architecture s’inspire du vivant… pour mieux habiter la ville avec comme impact une diminution de plus de 30% de l’ensoleillement direct.
Le climat, nouvel acteur de la culture architecturale
Cette mutation de notre manière de concevoir se reflète aussi dans la sphère culturelle. À la Biennale d’architecture et de paysage de Versailles 2025, l’architecte et théoricien Philippe Rahm signe une exposition marquante intitulée « Quatre degrés Celsius entre toi et moi ». En assumant l’hypothèse d’un monde à +4°C, il y explore la manière dont le climat influence notre perception de l’espace, nos relations sociales et nos modes de vie.
Par une approche sensible et scientifique à la fois, il montre que l’architecture du futur devra non seulement composer avec la chaleur, mais aussi la mettre en scène, la canaliser, la redistribuer. Une manière de rappeler que l’architecture climatique n’est pas seulement une affaire de technologie ou de matériaux, mais aussi d’esthétique et de culture.
Cette exposition nous rappelle à quel point la notion de confort d’été est éminemment subjective, située, sensible. Et qu’elle ouvre une nouvelle grammaire du projet architectural, où l’air, la lumière, l’humidité, le vent et l’ombre deviennent des matériaux à part entière.
Penser la ville comme un écosystème
Le confort d’été ne peut être pensé à l’échelle du seul bâtiment. Il dépend aussi du tissu urbain, de la place de la végétation, de la porosité des sols, des mobilités douces, des usages sociaux. Bref, de la qualité d’un milieu de vie.
Aujourd’hui, la ville résiliente ne se contente plus de réduire ses impacts. Elle restaure, elle compense, elle prend soin. Elle devient régénérative. Et cela commence souvent par la relecture du passé : une architecture sobre, adossée à des bioclimats locaux, capable d’offrir du confort… sans artifice.
En Martinique, dans la commune du Lamentin, une mission d’urbanisme climatique en partenariat avec The Climate Company, nous a permis de repenser la planification à l’échelle d’un territoire exposé aux îlots de chaleur, aux submersions et à l’humidité tropicale.
Cette approche systémique conjugue cartographie et projection des risques climatiques, trames végétales et stratégie de désimperméabilisation.
De la contrainte à l’opportunité : et si la contrainte climatique devenait une source d’innovation ?
Loin d’une vision défensive, l’adaptation climatique peut ouvrir une ère nouvelle pour la création architecturale : plus ancrée, plus humble, plus précise, mais aussi plus expressive.
Le projet Estran, à Biarritz, tire parti du cycle de l’eau pour rafraîchir le bâtiment mais aussi pour préserver cette ressource rare, en intégrant la ressource en eau comme une matière à part entière de la conception.
L’architecture devient alors médiatrice : entre l’humain, son climat, et le vivant qui l’environne.
Vers une sagesse climatique ?
Face à la montée des températures, construire avec la chaleur devient un acte fondamental. Cette transformation de notre rapport à l’architecture n’est pas un retour en arrière, mais un retour au bon sens, enrichi par les outils du présent.
Concevoir là où il fait déjà chaud, ce n’est pas seulement s’adapter. C’est anticiper. C’est apprendre à faire mieux, avec moins. C’est retrouver une intelligence climatique que l’on croyait perdue.
Un article signé Clémence Bechu - Bechu & Associés








